Alban Cerisier – Conférence du 28 mars 2014 – NYPL

« Le Petit Prince : le phénomène éditorial, les traductions et la transmission intergénérationnelle »

Vendredi 28 mars 2014 – The New York Public Library

Mesdames, Messieurs,

Nous sentons tous que ce qui se joue dans la lecture ne réside pas dans le seul temps de la lecture mais aussi, et peut-être principalement, dans ce qui lui succède et la prolonge. Et nous devinons que nos manières d’être et de vivre, comme l’a si bien montré Marielle Macé (Façons de lire, manière d’être, 2011), que notre capacité à faire de notre présence au monde une histoire qui tienne debout, relève pour partie des livres qui nous ont été lus avant qu’il nous soit donné d’en lire. Ce geste si commun de l’homme qui lit dans le train et qui, de temps à autre, lève la tête et plonge son regard dans le paysage qui défile annonce ce retour au monde qui est l’horizon de toute lecture silencieuse et consentante.

Plus précisément, la lecture met en œuvre une double disponibilité, aux orientations que l’on aurait tort de juger contradictoires : celui où le lecteur se livre proprio motu à la parole d’un autre et se tient disponible à une création qui n’est ni la sienne ni la copie conforme du dehors (on se souvient du commentaire critique d’André Malraux, dans L’Homme précaire et la littérature, à propos du projet balzacien d’une littérature ayant vocation à faire «concurrence à l’état-civil») ; celui du retour au monde, où cette lecture trouvera un jour, peut-être, matière à s’accomplir, métamorphosée, dans l’un ou l’autre de nos gestes, dans l’une ou l’autre de nos émotions, dans tel ou tel de nos jugements. Et si la conscience et l’estime de soi se forgent aussi par la capacité qui est la nôtre à nous raconter en histoire, à écrire le récit de notre propre vie à mesure où elle se déroule, on comprend alors quelle peut être la grande contribution de la littérature et de la lecture à cet enrichissement de l’expérience humaine et, partant, son rôle central, civilisateur, en matière d’éducation et d’apprentissage.

C’est en cela que les lectures d’enfance sont si importantes ; c’est en cela que les mythes sont fondateurs ; et c’est pour cela, comme le disait Antoine de Saint-Exupéry lui-même à la fin de ses jours, que les contes pour enfants sont la seule vérité de la vie. C’est pour cela, enfin, qu’il faut défendre, inlassablement, les livres et la lecture et, partant, la langue qui nous est commune, porteuse de l’immense trésor de ses histoires qui nous ont été légués. Français, nous sommes les enfants de Perrault, d’Hugo et de Rimbaud comme nous sommes les fils de Proust et de Camus, où que nous soyons et quoi que nous fassions.

Que faire alors du Gide des Nourritures terrestres qui en 1897 invitait Nathanaël à «brûler en lui» tous les livres, préférant le goût des framboises à celui de toutes les pages. On sait ce que cette invitation doit à l’image biblique d’un livre à manger, d’une parole à assimiler (c’est le saint Jean de L’Apocalypse, mangeant le petit livre, amer aux entrailles mais doux comme le miel en bouche, tel que représenté sur la fameuse tenture du château d’Angers). Mais au vrai, cette exclamation est d’abord celle d’un écrivain-lecteur, nourri à toutes les sources, verbales et minérales. Car Gide n’a renoncé ni à l’ordre des livres ni à l’ordre du monde, toujours en quête de ce point de rencontre où il n’est plus lieu d’opposer la littérature et la réalité et de sacrifier l’une à l’autre. C’est en cela, du reste, que le grand roman américain, de Melville à Hemingway, le passionnait ; et c’est en cela aussi qu’il se rallia avec bonheur dans les années 1920 à la prose vitaminée et méditative d’Antoine de Saint-Exupéry, fondée dans et par l’action sans être précisément documentaire. Du reste, au moment même où il découvrait et soutenait son ami Saint-Exupéry, Gide donnait une nouvelle préface à ses Nourritures, évoquant son livre comme celui d’un malade, embrassant la vie comme quelque chose qu’il a failli perdre : «J’écrivais ce livre à un moment où la littérature sentait furieusement le factice et le renfermé ; où il me paraissait urgent de la faire à nouveau toucher terre et poser simplement sur le sol un pied nu.» Et il rappelait alors cette appel qui s’y trouvait déjà inscrit en 1897 et qui fait écho à notre propos : «Que mon livre t’enseigne à t’intéresser plus à toi qu’à lui-même – puis à tout le reste plus qu’à toi.»

Il n’y a rien de précisément mesurable dans ce mouvement de balancier entre les livres et le dehors. Le causal ou le téléologique n’ont rien à faire dans ce cheminement, qui peut aussi bien s’inviter comme une brutale et bouleversante révélation que comme une discrète et indicible présence. Une part de nous-mêmes tient à ce que nous avons lu et lirons ; et nous aurions pu aussi être ou vivre ce que nous lisons et la révélation de cette possibilité même approfondit notre sentiment d’être, d’appartenir, de participer (un mot-clé dans l’œuvre de Saint-Exupéry).

A cet égard, il n’est pas de plus beau témoignage que celui de Jean-Paul Sartre faisant part à Simone de Beauvoir de son émotion à la lecture de Terre des hommes d’Antoine de Saint-Exupéry en pleine guerre (cité à juste titre par Marielle Macé dans son essai) : « J’ai passé une soirée toute sentimentale et toute pure, parce que j’ai lu Saint-Exupéry. [...] Pour une fois je ne regrettais pas ma vie réelle et passée, vous autre, Paris, mon époque, les lieux que j’ai connus. C’était autre chose ; beaucoup plus tendre et plus résigné : je regrettais l’Argentine, le Brésil, le Sahara, le monde que je ne connais pas, toute une vie où ni vous ni personne n’aviez de place, une vie que je n’ai pas eue [...]. Je me sentais seul et enfantin, ému comme un tout jeune homme pour un avenir qu’il entrevoit — et en même temps je savais que ça ne serait plus jamais mon avenir. C’était métaphysique et sans jalousie. [...] Je crois bien que c’est la première fois depuis dix ou douze ans que ça m’arrive de rêver à une tout autre vie que la mienne. [...] Je suis borgne et maladroit, voilà qui suffit à m’écarter pour toujours du métier de pilote de ligne. Mais c’était plutôt une sorte de réalité humaine générale, en moi, qui aurait pu être ça. » On rappellera, pour l’anecdote, que Terre des hommes figure parmi les premiers titres proposés par Jean-Paul Sartre pour nommer la revue qu’il créée après-guerre chez Gallimard (Les Temps modernes) et qui tiendra un si grand rôle dans la diffusion de ses idées sur la littérature et la société.

 

Avec la diffusion universelle qui est la sienne depuis sa parution aux États-Unis il y a soixante-dix ans, Le Petit Prince occupe bien sûr une place particulière dans notre réflexion sur les rapports entre la lecture et la vie. Car, comme en témoignent souvent ses innombrables lecteurs, il est par excellence un livre de vie. Je veux dire : un livre qui accompagne, soutient et éclaire l’existence ; un livre qui se transmet comme un secret, de proche en proche, de génération en génération. Je crois sincèrement que Saint-Exupéry l’a voulu ainsi. Non comme un manuel de vie ou un traité de morale (moraliste, il l’était à sa manière, bien sûr ; mais l’homme était bien trop inquiet pour se faire lui-même prophète ou donneur de leçon et agi par le sentiment du monde plutôt que par des idées) ; mais comme un livre dont la lecture invitait à ne pas couper les liens avec le monde, à renouer avec lui, à l’habiter différemment, pour compenser ce qui nous éloignera à jamais d’une certaine enfance du monde.

Le Petit Prince un livre d’indivision, alliant le sable et les astres, tirant au plus frêle la tige de la fleur au point qu’elle devient étoile, relevant le défi de la solitude existentielle des hommes dans une vision renouvelée, poétique et symbolique, de leur présence au monde. C’est dans le désert et l’exil que se forge la conscience d’une présence à soi et aux autres ; c’est loin de sa mère que l’écrivain-pilote, infidèle au foyer, saisit que c’est « par elle » que tient son existence ; c’est loin de sa rose que le jeune monarque, etc. Cet oxymore est la clé de voute de toute une œuvre.

C’est toute la force de ce livre écrit et premièrement publié à New York en 1943 par un écrivain français éloigné des siens, exilé de guerre et de l’amitié, vivant dans sa chair la dislocation du sens et du monde porté par la débâcle française de 1940. Qui redonnera du sens à ce désordre du monde ? Qui renouera les liens ? Qui libèrera de leur glacial isolement le roi, le vaniteux, l’ivrogne ou le businessman, aussi étrangers à eux-mêmes que, notons-le, à l’histoire secrète de leur visiteur ? Le pilote, lui, saura finalement écouter ce visiteur, se rendre disponible à son histoire singulière et se plier aux modalités si particulière – et ô combien raffiné – de son récit, de demi-confidence en demi-confidence. C’est là qu’est son grand mérite. Il est l’homme qui a écouté l’histoire ; il en fera lui-même une histoire, écho du récit originel du petit prince… Une histoire à transmettre. Et les lecteurs ont accepté de saisir le témoin de ce relais qui leur est offert comme une révélation, comme la promesse d’une reconstruction. Une promesse d’autant plus émouvante pour les Français qu’ils ne découvrent ce texte qu’après-guerre, après la mort – pour la France – de son auteur… Certes, Saint-Exupéry n’est pas l’auteur francophone le plus traduit dans le monde, si l’on se fonde sur l’Index translationum de l’Unesco : il y figure en sixième place (hors auteur de bandes dessinées), après Jules Verne, Alexandre Dumas, Georges Simenon, Honoré de Balzac et Charles Perrault, et devance de peu Albert Camus. Mais Le Petit Prince est assurément le livre de littérature du XXe siècle le plus diffusé dans le monde, traduit dans 270 langues (la dernière en préparation : le tibétain), avec dit-on quelque 145 millions de copies vendues. Aucune frontière géographique ni linguistique ne semble devoir lui résister. Pour un éditeur, ce type de longseller est une immense satisfaction, bien sûr, et consolide une politique d’auteurs et de collections de long terme ; mais cette situation exceptionnelle crée aussi des devoirs, requérant une attention particulière, au jour le jour, à l’égard des exploitations de l’œuvre, en relation étroite avec les ayants droit de l’auteur.

 

Mais revenons au texte lui-même. Ou plutôt permettons-nous encore un petit détour littéraire.

William Faulkner a dit d’Albert Camus qu’il n’avait jamais renoncé à la lumière ; que toute son œuvre, toute sa pensée, affrontée aux puissances sombres du renoncement, du cynisme et du rire destructeur, au nihilisme historique, était tournée vers le midi, vers ce point d’équilibre où l’homme, au cœur de la Révolte, consentait au monde naturel, à sa grandeur et à sa beauté, comme un don miraculeux. L’œuvre de Camus est l’affirmation d’une terre commune à tous, promise à tous. Elle souligne, dans le refus de l’histoire comme seul étalon de la vie des hommes, la permanence d’un lien à la terre, à la vie, à la beauté, qui à lui seul est source de bonheur, ferment de justice et sollicitation de responsabilité.

Un tel dessein se lit aussi chez le Saint-Exupéry du Petit Prince, qui retrace un chemin vers la lumière et réfute la perspective d’une humanité dévitalisée, mécanisée, désorientée, séparée. Mais s’il y a consentement, il n’est pas exactement du même ordre que celui d’Albert Camus (dont L’Étranger, rappelons-le, paraît en France en 1942, quelques mois avant la parution américaine du Petit Prince) ; il est d’abord un consentement à l’absence, lequel ouvre à une manière poétique et symbolique d’habiter le monde. Doublement poétique, au vrai : en ce que le monde est susceptible de restituer un peu de la figure absente, dans une sorte de métaphore cosmologique ; en ce que notre présence divise au monde (qui est celle du monde des adultes et du monde adulte) n’est tolérable que par le réseau de liens spirituels qui rend chaque relation unique. Comme toujours chez Saint-Exupéry, il n’est pas de présence physique au monde qui ne se prolonge dans un ordre spirituel.

Saint-Exupéry était convaincu de l’importance de cette révélation. L’extrême raffinement de son ouvrage témoigne à la fois de son souci d’écrire un beau livre que d’élaborer un récit qui puisse être durablement entendu et repris, de génération en génération. Et son intérêt pour la réception de son livre, alors même qu’il avait quitté les USA sans en connaître la diffusion et la réception, montre qu’il ne s’agissait pas là d’un exercice littéraire un peu gratuit, d’un divertissement enfantin d’un écrivain à bout de souffle. L’idée de transmission traverse le récit : le renard transmet son secret au petit prince, le petit prince le transmet à l’aviateur, l’aviateur le transmet à son lecteur… et le lecteur est invité à le transmettre aux siens. A ceux qu’il aime et qui l’aime, auxquels il viendra un jour forcément à manquer, qui nourriront d’infinis remords de ne pas l’avoir assez aimé, mais que le souvenir de la parole de Saint-Exupéry pourra peut-être venir consoler. Le cœur de ce livre mélancolique est dans le constat de cette défaillance même, qui nous est commune, tout comme nous est commune cette aptitude spirituelle et existentielle à la surmonter par une autre manière de penser les relations humaines. Cette révélation passe par le récit ; par l’émotion qui s’en dégage ; par la poésie qui nous emporte ; par la mélodie simple de ses dialogues ; par la pureté de son décor ; par la grâce de ses dessins. Cette richesse est une provision pour l’avenir. Et les adultes qui lisent ou donnent à lire ce livre à leurs enfants le sentent bien.

Pamela Lyndon Travers, dans la première critique sérieuse qui ait été formulé sur le livre (New York Herald Tribune Weekly Book Review, 11 avril 1943, p. 5l’avait parfaitement bien compris. « Est-ce un livre pour les enfants ? Non que la question soit importante, car les enfants sont comme des éponges. Ils s’imbibent de la matière des livres qu’ils lisent, qu’ils les aient compris ou  non. Le Petit Prince réunit certainement les trois qualités fondamentales que doivent posséder les livres pour enfants : il est vrai au sens le plus profond, il ne donne pas d’explications et il a une morale. Encore que cette morale bien spéciale concerne plus les adultes que les enfants. Pour la saisir, il faut une âme portée vers le dépassement de soi, par la souffrance et par l’amour, c’est-à-dire une sorte de sensibilité qui – heureusement – n’est pas ordinairement le fait des enfants. Bien sûr, les enfants tout naturellement voient avec le cœur. L’essentiel, ils le perçoivent clairement. Le petit renard les émeut simplement parce qu’il est un renard. Ils ne cherchent pas à connaître son secret. Ils l’oublieront et il leur faudra le retrouver. C’est pourquoi je pense que le Petit Prince va éclairer les enfants d’une lumière indirecte. Il va les atteindre, les pénétrer au plus secret d’eux-mêmes et demeurer en eux comme une petite lueur qui se révélera quand ils seront capables de la comprendre. »

Nous voilà à nouveau sur la question du rapport entre nos lectures et nos manières d’être et de vivre. Et Pamela Travers met en lumière la question essentielle de la transmission : il faut déposer ce livre comme un trésor dans le cœur des enfants et surtout veiller à ce que ce ferment ne vienne à s’effacer ou à se brouiller. Car nous sommes tous à craindre, bien sûr, que cette chaîne magnifique vienne un jour à se rompre ; que l’extraordinaire expansion de cette œuvre, qui ne s’est à ce jour jamais démentie, vienne à lui faire perdre de sa densité, de sa chaleur ?

C’est là tout le paradoxe des rares œuvres de ce type, d’autant qu’elle est ici doublée, phénomène rare, d’une partie dessinée. Le risque, bien sûr, est que, par son audience même, le message vienne peu à peu se substituer à l’œuvre ; que l’icône vienne voiler le dessin ; que le concept et l’idée générale prenne le pas sur la ferveur et le charme de la fable… On a parlé d’une extraordinaire plasticité de la pensée de Saint-Exupéry. C’est à la fois sa force et sa faiblesse ; c’est ce qui a créé autour d’elle tant de malentendus… Bien sûr, le propre d’une œuvre est de pouvoir appeler le commentaire, d’être prolongé en mots, d’y puiser des enseignements. Et le mutisme critique n’a jamais été une solution ni un devoir ; chacun a le droit de parler sur les œuvres, quels qu’en soit la grandeur, le mystère et la singularité. Mais si nous venions à préférer la périphérie, la copie ou la courte citation à l’œuvre elle-même, c’est à la transmission même que nous nous en prendrions peu à peu, à cette transmission subtile et doucement profitable que décrit si bien, en écrivain, Pamela Travers ; et par-là, nous renoncerions à considérer cette œuvre comme une puissance de vie, à faire de cette œuvre une puissance de vie. Or c’est bien en cela que Le Petit prince fait partie de ces rares œuvres qui, comme le disait Germaine Tillon,  sont une « terre commune et partagée, un patrimoine sans frontières ».

 

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