Réflexions avec Antoine de Saint Exupéry sur un martyr du rio de La Plata – Bernard Bacquié

Les eaux boueuses du gigantesque estuaire captent toujours le regard. Celui du passager comme celui du pilote. Me reviennent à l’esprit les histoires des pionniers, des aviateurs de l’Aéropostale… et du drame du rio de La Plata.

Ce 23 novembre 2013, passager du vol Air France entre Buenos Aires et Montevideo, je scrute la masse brune. Je la scrute comme toi, Antoine, avais dû le faire le 10 mai 1930 lorsque tu fus réveillé pour remplacer au pied levé l’avion du courrier perdu. Mais je ne la scrute pas pour la même raison. En fait, aujourd’hui, je ne la vois pas vraiment ; j’ai dû laisser en Argentine quelques illusions. Non, ce sont tes pensées qui me préoccupent le plus. Celles de ce jour fatidique. Tu n’en as rien écrit dans tes livres. Pourtant, Negrin1 et Pranville, c’était tes amis. Il y a bien du chef pilote Negrin dans ton Fabien de Vol de nuit, et du directeur de l’Aéropostale en Amérique du Sud, Pranville — et pas que du Daurat —, dans Rivière. Tu avais pour sûr espéré apercevoir des indices ou des traces de survie, un bout d’aile sur les flots auquel ils auraient pu s’agripper… Car c’est ici qu’ils ont disparu, à quelques encablures de Montevideo.

Si je me trouve là, Antoine, c’est pour aller offrir Un pilote austral, A. de Saint Exupéry à l’ami historien uruguayen dont les archives m’ont permis de révéler ton vol du 10 mai. Fortuitement, les mémoires d’un de tes camarades radiotélégraphistes (Un pionnier sans importance de Paul Henri Dissac – La Ligne Bleue) furent publiés juste au moment où je rédigeais mon ouvrage. Et ils corroboraient les faits. Pour ceux qui veulent bien me faire confiance, la cause est entendue. Alors que ton secteur était la Patagonie et le Paraguay, alors que tu n’avais à voler que pour l’Aeroposta Argentina et non pour sa société sœur l’Aéropostale, c’est bien toi qui assuras depuis ton port d’attache Buenos Aires le vol de remplacement du courrier vers Rio de Janeiro.

Le mystère restait entier quant à ton silence alors que j’avais lu toute ton œuvre. Pourquoi donc ce drame du rio ne t’avait-il pas inspiré ne serait-ce qu’un petit passage ? Pourquoi as-tu fait disparaître Fabien sur la Patagonie et non sur le rio de La Plata ? D’accord, les vents sont terribles vers Comodoro Rivadavia. Mais les tempêtes sur le rio, hein ! c’est tout aussi dantesque. Tous les Porteños le savent, et toi avec eux…

Bon, voici la côte uruguayenne. Je me replonge dans Cher Jean Renoir. Je l’avoue, j’ai acquis bien tardivement l’ouvrage sous-titré Projet de film enregistré en 1941 d’après Terre des Hommes (Gallimard). Ah ! J’en suis à la page 46. Et tu dis devant ton gramophone : «Négrin a disparu, et on le recherche.» Tiens, quelle coïncidence ! Par le hublot du Boeing 777 je commence à apercevoir Montevideo. Bon sang ! Mais c’est exactement là qu’ils se sont abîmés avec leur Laté 28, travers Punta Carretas, un faubourg de la ville, en direction du terrain de Pando, aujourd’hui Carrasco airport.

En bas de page on trouve une annotation d’Alban Cerisier : «La mort de Négrin touche profondément Saint-Exupéry ; le personnage de Fabien dans Vol de nuit lui doit beaucoup.» Voilà qui me plaît bien ! Un expert de tes écrits qui est d’accord avec moi. Enfin, c’est plutôt le contraire. Restons modeste !
Et page suivante, Antoine, tu évoques le radio qui accompagnait Negrin et Pranville : «Le Pruneta qui est disparu. Dans l’orage, son pilote l’engueule, et lui dit : «Tu pourrais tout de même me passer des messages radio, tu vois bien qu’on va se casser la gueule. Il fait nuit.» Comme évidemment les éclairs empêchent le radio d’entendre, parce que chaque éclair est un parasite retentissant, le radio lui répond un petit bout de papier dans lequel il écrit : «Dieu le Père est en train de passer Ses messages et Il a priorité.»
Enfin, cerise sur le gâteau, tu décides : «Je vais vous raconter l’histoire de Pruneta… Une nuit, je suis réveillé à trois heures du matin… Non… à une heure du matin — tu aurais dû rester sur trois heures, car une heure c’était l’heure de décollage de Negrin de Buenos Aires, aérodrome de Pacheco — par un camarade, qui m’appelle du terrain et me dit : «Monte tout de suite ! Le courrier qui partait sur l’Europe a disparu entre Buenos Aires et Montevideo.»

Eh bien, c’est formidable ! Je ne parle pas de l’accident qui est vraiment dramatique, mais de ta révélation. Ainsi, à travers cet enregistrement, tu nous confirmes qu’on te fait monter au terrain, ce 10 mai 1930. Pacheco, c’est loin de Buenos Aires, surtout à cette époque avec, en dehors de la ville, la route boueuse et défoncée — dixit Dissac. Et il ne faut pas oublier que c’est presque l’hiver austral et que justement il fait un temps pourri. Et ensuite ? Il faut attendre que tu aies fini de pousser la chansonnette à Renoir afin de reprendre tes esprits après un coup de téléphone qui t’a coupé le fil. Alors tu recommences : «Je vous raconte l’histoire de Pruneta. Je monte au terrain, je décolle pour Montevideo…» Eh voilà ! Qui pourrait encore douter que c’est toi, Antoine de Saint Exupéry, chef d’exploitation (Jefe del trafico c’est ton titre exact) de l’Aeroposta Argentina, qui assuras le courrier de remplacement. Car c’était la règle : le courrier d’abord !

Après tu dérailles un peu, mais l’histoire a plus de dix ans pour toi, à ce moment-là. Tu parles de neuf ou dix personnes à bord — ils étaient cinq —, et tu précises que c’était l’été — le 10 mai en Uruguay, c’est comme le 10 novembre chez nous. Puis tu vas dire que tu n’étais parti qu’à la recherche de tes amis et que deux heures après tu étais rentré. C’est là qu’on comprend que ce vol t’a tourneboulé la cervelle. Mais non, tu n’es pas rentré deux heures plus tard car les deux terrains sont à 250 kilomètres l’un de l’autre et ton avion ne pouvait faire que du 160 km/h. Et puis, si tu avais vraiment pu faire des recherches, en carrés ou zig-zag, cela t’aurait pris beaucoup de temps. Et les aérophilatélistes argentins sont formels : ton Laté 26 emporta le courrier du Chili retardé par la tempête, ainsi que la dernière levée de Buenos Aires. Enfin ce courrier, il fallait l’amener à destination, c’est-à-dire à Rio de Janeiro, là où se passait la relève pour poursuivre jusqu’à Natal. Avec, bien entendu, les arrêts aux escales pour charger et décharger : Montevideo, Pôrto Alegre, Florianòpolis et Santos. Cependant, c’est Pruneta ton sujet de ce mois d’avril 1941 à New-York : «Pruneta est un excellent bon vivant. C’était un garçon gai, sain d’apparence, sportif, rigolant ferme, troussant les filles, buvant sec, boute-en-train de ses camarades. Une espèce de nature opulente, comme on en rencontre quelquefois et, par-dessus le marché, champion de natation…» prétends-tu.

On l’a su par les archives, un des deux passagers avait sauvé sa peau en réussissant à rejoindre la plage à la nage. Il témoigna dans la presse du geste magnifiquement altruiste de Negrin et Pranville. Ceux-ci leur avaient offert les coussins pneumatiques qui équipaient seulement les places des pilotes. Et ce rescapé, nommé João Alberto de Barros, ajouta : «Le radiotélégraphiste avait prononcé ces quelques paroles : «seul… pas de famille… tout est fini, adieu pour toujours… bonne chance…» Un grand cri et l’avion sombra.»

«Pas de famille», oui ! C’était bien le cas de René Pruneta, cet enfant de l’Assistance publique et qui cachait cette particularité à ses camarades. Car tu vas effectivement le souligner, Antoine, puisqu’à Montevideo tu recueillis des déclarations du rescapé (à coup sûr à ton retour de Rio) qui provoquèrent chez toi l’humaniste un poignant processus de réflexions. «Je crois qu’il n’y avait pas de lune du tout. Je me suis trompé. Sauf Pruneta, qui n’a rien crié. Pruneta a coulé avec l’avion très silencieusement. Cette histoire était assez mystérieuse. Quand je suis rentré à Buenos Aires… j’en ai eu une espèce de clé, encore plus frappante, lorsque j’ai cherché la fiche de Pruneta… la fiche sur laquelle toute personne engagée par une société inscrit le nom de la personne à prévenir en cas d’accident. Sur la fiche de Pruneta, il n’y avait rien, y avait pas de nom. Alors j’ai fait venir des radios en leur disant : «Est-ce que vous connaissez un ami de Pruneta en France qui sache l’adresse de sa famille ?» Les radios ont réfléchi… «Non, non, non, nous ne connaissons… non, on ne voit personne…» Alors, brusquement, un des radios se frappe le front et me dit : «J’m’en aperçois tout à coup, je n’ai jamais réfléchi à ça, mais c’est extraordinaire… Pruneta, il n’a jamais reçu une lettre.» Pruneta était en Argentine depuis six mois et, depuis six mois il n’y avait pas eu un lien qui l’ait suivi d’Europe en Argentine. Pruneta vivait dans une espèce d’isolement monumental.»

Vraiment, Pruneta champion de natation ? Hum, apprenait-on à nager à l’Assistance publique au tout début du siècle dernier ? Mais Pruneta solidaire de l’acte d’héroïsme de ses chefs, certainement ! Peut-on imaginer Pranville, archétype du polytechnicien à l’ancienne, binoclard, petit de taille et doté d’un certain embonpoint, capable de dominer des flots agités et froids dans une nuit de tourmente ? Capable de faire un ou deux kilomètres à la nage, grelottant en caleçon et fixe-chaussettes ? Pourrait-on douter un seul instant que Negrin2, pour lui un ami très proche — on les voit toujours côte à côte sur les photos qui nous sont parvenues —, n’ait pas lui-même payé de sa propre vie pour l’aider ?

Mais alors, connaissant l’esprit de devoir et le souci des responsabilités des hommes de cette épopée moderne, qui, mais qui pourrait croire Pruneta uniquement préoccupé de jouer sa carte personnelle et prêt à se désolidariser de ceux qui justement représentaient sa seule famille ?

Oui, Pruneta martyr du rio de La Plata, par devoir, dévotion, solidarité, comme Negrin, comme Pranville… par fatalisme aussi ! Antoine, en 1941, tu la connaissais cette fatalité qui t’avait enlevé Mermoz et depuis peu Guillaumet et Reine. Tous chevaliers du ciel disparus en mer. Ce linceul immense, patient, et qui t’attendait aussi… Mais tu n’en savais rien.

Bernard Bacquié

1.- Negrin sans accent selon papiers d’identité (archives familiales grâce à l’amabilité de Mme Pranville née Negrin – voir note 2), mais souvent orthographié Négrin, même à l’époque.
2.- Pierre Pranville, fils de Julien le directeur, épousa Michelle Negrin, fille d’Élisée le pilote, à la suite d’une rencontre fortuite vers 1950 ! En mai 1930, Pierre avait 7 ans et Michelle 2 ans.

UN PILOTE AUSTRAL, ANTOINE de SAINT-EXUPÉRY
Il s’agit d’un ouvrage de luxe, couverture cartonnée et toilée avec reliure à l’ancienne, dans la lignée des Carnets de la Ligne et du précédent Histoire de la Ligne, LES HOMMES DE LA LÉGENDE, mais avec un format revu, légèrement augmenté (21,5 x 17,5). Ses 160 pages de papier glacé comportent 160 documents d’illustration jamais publiés sur les 260 qu’elles rassemblent.
Parmi ceux-ci, on compte 15 photos de Saint-Exupéry à cette époque absolument inédites, tout comme une demi-douzaine concernant Mermoz, mais également Almandos Almonacid, Luro Cambacérès, Paul Vachet, Marcel Bouilloux-Lafont, Henri Guillaumet, etc.
Cette production est le fruit de profondes recherches en Argentine et Uruguay. Ceci explique ces documents inédits, mais encore des révélations sur le travail de Saint Exupéry, sur les rôles des Argentins Almonacid et Cambacérès. Car l’ouvrage traite tout autant de l’AEROPOSTA ARGENTINA, société sœur de l’AÉROPOSTALE, des pionniers de l’aviation en pays australs, des missions françaises Précardin, puis Murat-Roig, que de la vie d’Antoine de Saint-Exupéry.
Il demeure toutefois un travail centré sur le célèbre écrivain-aviateur, se démarquant complètement de toutes les biographies antérieures peu au fait de la réalité des événements historiques durant les 15 mois que celui-ci passa en Argentine. L’ouvrage, dont le projet a été approuvé par la Succession Saint Exupéry – d’Agay, est honoré d’une préface de François d’Agay, neveu et filleul de Saint Exupéry, qui a bien connu son oncle jusqu’à ses 15 ans.

En réduisant les prestataires extérieurs, j’ai pu ramener le prix de vente public à 30 euros, ce qui, selon la loi Lang, me permet de vous le proposer à 28,50 euros franco de port pour un achat direct sur mon site www.editionslaterales.com (nota : pour les habitués de ce site, il peut s’avérer indispensable de vider le cache de votre navigateur internet afin de disposer de la mise à jour). Le site est sécurisé. Vous payez via Paypal ou par carte bancaire, sinon par chèque envoyé à l’adresse : ÉDITIONS LATÉRALES – 6 impasse Seillonnette – 31130 PIN BALMA.
Le livre est expédié en lettre verte sous 2 jours ouvrés après enregistrement de la commande. Les dédicaces de l’auteur sont gratuites (ne pas omettre de remplir la case à cet effet) !

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