Lettre à Loulou, Perpignan, 1933

Lettre à Loulou, Perpignan, [novembre 1933]

Loulou chérie je reçois aujourd’hui tes lettres du 5 et 11 mars, avec une émotion infinie. Je n’as reçu signe de vie de toi depuis ton départ. J’avais tout arrangé après le départ d’Y. pour les lettres, et rien jamais ne venait. Et j’avais tellement peur de te déranger de ton silence si tu préférais te taire. C’est si dur de recevoir une lettre qui n’est qu’une réponse un peu lassée. Mais ta présence vient de naître en moi tout fraîche et miraculeuse. Que je te remercie !

Mais Loulou je sais maintenant que je ne sais pas t’écrire. Je ne sais que me taire près de toi. Tu sais un paysage parle, et les sources et les oiseaux et les feuillages. Mais se fait tout à coup un grand silence. Un silence étonnant. Il me semble chaque fois qu’un invisible visiteur visite son royaume et pose un pas sur l’herbe où tous les grillons deviennent muets, et dans les arbres les oiseaux aussi, de saisissement. Et les vents respectueux. Plus rien ne bouge. Et c’est tellement la même chose en moi quand tu t’approches. Que mes tendresses, que mes désirs, que mes regrets se taisent ! Et toutes les images qui passaient en moi, je te reçois absolument. Et j’ai peur en même temps, j’ai peur que tu te dises : que ce paysage est silencieux, que ce royaume m’ennuie, que ces sources font peu de chansons. Et du même pas tu t’en vas avec ta robe qui traîne sur l’herbe et dont tu ne sais pas que sa seule caresse a tout fait taire.

Tu ne sais pas qu’ensuite tous les grillons se désespèrent : elle n’a pas entendu notre plainte ! Et les oiseaux : elle n’a pas entendu notre chant ! Et les vents : elle ne sait pas notre force ! Elle ne connaît pas notre violence ! Et tous qui se plaignent, mais que tu reviennes et tout se taira invinciblement. Ça, ça me fait mal.

Je t’envoie deux petites choses que j’ai écrites. C’est curieux comme j’ai de plus en plus l’impression de n’être pas chez moi dans la vie (je ne dis pas que je l’exprime) et de regarder les choses, je ne dis pas mieux qu’autrement, mais de l’extérieur, j’ai l’impression d’assister à un jeu, a demi compréhensible et quelque fois joli mais d’y assister, j’ai chaque fois une indifférence un peu plus immense pour l’approbation et la désapprobation. Ça m’est chaque fois un peu plus immensément égal ce que l’on pense de moi. Il me semble être déjà parti, à moitié, en voyage. Il y a si peu de gens que je sache rejoindre. Toi Loulou. Que tu pèses lourd, toi !

Dis-moi si ça te plaît mes deux petites choses dont l’une n’est pas publiée : ce n’est pas long à lire ! Fais-le pour moi.

Maintenant voici ma vie : j’essaie des prototypes d’avions aux usines Latécoère. C’est assez dangereux mais cela m’est devenu de plus en plus indifférent, non par tristesse, mais à cause de ce bizarre état de spectateur, la vie me semble si provisoire (sans que je sache bien pourquoi car il m’est impossible de croire à quelque chose). Mais c’est ainsi. Tu es ma seule impatience. À cause de toi les gens qui passent sont un peu amers de n’avoir pas livré leur dû, on vieillit. Mais mon métier est mal payé (sept mille par mois) et ne me permet pas de remonter mes dettes. Mais il est probable d’abord que je partirai très bientôt au Venezuela avec beaucoup d’or en vu, ensuite j’écris un livre, pas vite, il est très difficile, mais je l’écris.

Si le Venezuela marche je pourrai sûrement te donner ton voyage mais, comme la vie est triste, ce sera pour ne pas te voir ! Mais cela me sera déjà tellement mieux de pouvoir t’aider.

Si je manque ça je ne sais pas comment ça ira. Mais quelques rentrées d’or possibles. Possible seulement. Enfin on verra, peut-être aurons-nous un peu de chance ?

Mais si tout restait, d’ici juin, encore contraire, je veux que tu saches Loulou que j’en serai plus malheureux que toi.

Maintenant c’est à moi de m’excuser de te parler de ça ainsi. Bien qu’il soit ridicule de ta part ou de la mienne de s’excuser. Ça se passe tellement ailleurs que dans ce monde médiocre.

Dis-toi tout doucement, pour t’endormir ce soir, que quelqu’un t’aime.

Antoine

Poste restante Toulouse Haute Garonne


Cette lettre a été publiée dans le volume « Autour de Courrier Sud et de Vol de nuit », paru dans le Coffret d'inédits publié chez Gallimard en 2007 sous le titre Manon danseuse et autres textes inédits, textes choisis, établis et présentés par Alban Cerisier.

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