Hâtons-nous de rêver – Louise de Vilmorin

« Antoine de Saint-Exupéry »
par Louise de Vilmorin
article paru dans le journal Carrefour en 1944

Hâtons-nous de rêver car voici que se dresse
L’ombre qui vers midi campe au revers des monts.

« Hâtons-nous de rêver… » Ainsi débute un poème qu’Antoine de Saint-Exupéry écrivait à vingt ans. À l’âge où l’on accepte tout, même le miracle de la présence, sans discernement ni surprise, il nous apparaissait fort, d’une expérience ancienne dont il suivait les lois.

Le rêve alors, le rêve-pensée, était déjà le point de départ de son activité. Rien ne lui semblait impossible. De ce qu’il pouvait imaginer ou concevoir, tout ce qui lui venait à l’esprit, tout ce qui tentait son goût de se mesurer avec l’inconnu, de dompter l’insaisissable et d’établir un empire pour les hommes sur les ailes du temps, comme un empire pour les hommes sur les ailes du temps, comme un empire réel au-dessus de la réalité coutumière, lui paraissait être un fait accompli aussitôt que l’idée lui en était venue. Il était au service du prodige.

On construit sur le doute aussi solidement que sur la certitude. C’est le soupçon qui arma les vaisseaux de Vasco de Gama, lorsque, s’éloignant des plages portugaises, il naviguait les mers, guidé par l’idée seule d’un nouveau continent.

Ainsi, Antoine, nous t’avons vu partir à la conquête de domaines encore irréels pour nous tous. Ainsi, nous t’avons vu revenir, apportant à tes frères de nouvelles possessions françaises, de nouvelles routes, de nouvelles traditions, fondées dans l’espace pour la gloire de tous ceux nés sous notre drapeau.

Antoine fut magicien de notre adolescence. Un ambulant, un chevalier, un mage noble, un enfant du mystère, qu’un souffle de grâce animait. Joyeux et grave, il déployait dans nos chambres, parées au gré des conventions d’alors, les coutumes, l’accent, les vertus, la parole, d’une province peut-être toute voisine des nôtres, mais que nous n’aurions pu situer nulle part sur la carte de nos provinces. Nous le regardions prendre le jour et le fruit des « nuits bien aimées » au filet de ses dons. Et parce qu’il savait mettre en évidence le rite caché sous nos habitudes, vivre, soudain, nous frappa comme un privilège qui nous engageait à tenir en éveil les voix de notre jeunesse et de notre bon vouloir. Il était à notre foyer un intime voyageur, attardé involontaire et volontairement prisonnier d’un charme dont il jouait dans l’attente d’une heure précise que sa vocation lui ferait reconnaître. Car, s’il se pliait déjà aux exigences du cœur, s’il se soumettait en aimant, s’il veillait inquiet sur son amour comme un enfant qui risque en grandissant de nous abandonner, nous savions qu’un jour il s’en irait épouser son destin, nous savions qu’il était né marié aux aventures altières et qu’il partirait au bout du monde pour y établir des positions neuves et contempler les positions inconscientes des hommes en emportant avec lui ses trésors de vagabond héroïque : des images intimes pour le repos du soir.

Je parle de ce temps lointain où le présent se mêle comme de mon bien. J’en parle avec émotion pour vous qui ne le connaissiez pas alors, et que son renom d’aujourd’hui rend attentifs à son être singulier. Vous l’admirez à juste titre. Admirez-le encore davantage, et aimez-le surtout : il vous en a donné le droit. Vous savez qu’il est un artiste et un héros. Or le généreux n’est jamais satisfait. Rien ne contente Antoine ; rien n’est parfait ; son exigence ne s’arrête pas aux bornes de la raison. Il veut chasser les ombres et les malentendus. Tout a un sens avant même d’être atteint. Donnant à l’expression du meilleur de soi-même l’importance qu’elle mérite, il nous le montre enfin comme la seule conquête valable, comme la fée lumineuse dans l’obscurité des temps : comme l’amante conquise.

Et si, par la place qu’il occupe, il inspire de nouveaux élans, c’est qu’il a su, en illustrant le bel exemple, enchanter pour nous les sources du devoir.

Son œuvre littéraire est pure et claire comme sa pensée. La poésie cherche à y tempérer les vigueurs du courage et surtout celles du sacrifice. Il attire notre attention sur l’allégresse de la vaillance, sur l’élégance d’être bon joueur lorsque le terrain devient marécageux ou que les sables sont mouvants, ou que les étoiles risquent de s’éteindre sur la partie inachevée. Il nous apprend à reconnaître notre rôle, à accepter consciemment notre destin, à respirer le vent du soir, à rechercher le parfum d’où monte un image qui viendra se poser lourdement sur notre âme comme un oiseau pesant le poids sentimental de tous nos souvenirs. Il attire l’attention des hommes sur la beauté de tout ce qui existe par le monde et leur enseigne à naviguer, lucides, sur les eaux mystérieuses où baigne leur mystère.

Antoine de Saint-Exupéry, nous qui sommes tes amis, et qui te devons tant, nous savons que ton cœur jamais ne nous livrera au hasard des abandons.

Pour approfondir

 

Françoise Wagener, Je suis née inconsolable : Louise de Vilmorin, 1902-1969, Albin Michel, 2008

Patrick Mauriès, Louise de Vilmorin, un album, coll. Le Promeneur, Gallimard, 2002.

 

Louise de Vilmorin, dites Loulou (1902-1969) par Virgil Tanase

 

One thought on “Hâtons-nous de rêver – Louise de Vilmorin

  1. C’est beau ce que vous écrivez, voyez vous.
    C’est beau, et cela élève l’âme, évidemment.
    Vous devriez du même coup,
    apprendre à piloter.
    C’est dans la turbulence, que l’homme – sorcier se révèle, voyez vous.
    Très cordialement,
    leXav