Panorama de la critique exupérienne 5/6

IV / Le renouveau critique

La critique génétique

À la différence du structuralisme dont elle provient, la critique génétique brise la clôture du texte sur lui-même. Elle consiste en effet en un travail sur les manuscrits, les brouillons, les avant-textes, bref elle opère un déplacement de l’objet d’étude et ne s’intéresse pas tant au texte publié qu’aux documents préparatoires qui ont permis son élaboration : elle révèle ainsi le travail créateur de l’écrivain. Celle-ci n’a donc pas pour seul but d’établir les différentes variantes ou de découvrir les inédits, mais recèle également une visée herméneutique : à travers l’étude du travail de l’auteur, elle cherche à en éclairer les enjeux esthétiques et revient au texte même.

En ce sens, comme tout travail d’édition, la refonte dans la Bibliothèque de la Pléiade, par MM. Autrand et Quesnel et Mmes Bounin et Gerbod, de ses Œuvres complètes [55], accompagnées d’un appareil critique, a relevé de la critique génétique (cf. infra).
De même en ce qui concerne les reproductions de nombreux fac-similés et inédits qui se multiplient ces dernières années, soit qu’ils proviennent de l’héritage familial non encore exploité jusqu’à présent (Les plus beaux manuscrits de Saint Exupéry publié en 2003 par Nathalie des Vallières [56] ou encore Dessins : Aquarelles, plumes, pastels et crayons [57] et surtout Manon danseuse [58], respectivement publiés en 2006 et 2007 par Alban Cerisier), soit qu’ils proviennent des documents laissés à Consuelo comme La mémoire du Petit Prince : Antoine de Saint Exupéry, Le journal d’une vie de Jean-Pierre Guéno publié en 2010 [59].
Ces publications présentent l’intérêt de permettre à un large public d’accéder à des documents d’une richesse iconographique incomparable (photos, dessins et inédits), qui  n’étaient jusqu’alors connus que des chercheurs et de ceux ayant réussi à se procurer l’édition du fameux Album Saint Exupéry [60], publié hors commerce en 1996 par la Bibliothèque de la Pléiade.
Cette orientation génétique de la critique s’est accompagnée de la (re)découverte de l’oeuvre cinématographique de Saint Exupéry, comme le montre notamment la publication dans l’édition de la Pléiade de ses nombreux scénarii : dans « ces scénarios [sic], qui sont pour le cinéma ce que sont les avant-textes pour la littérature, l’auteur exprime sans les contrôler les thèmes profonds de sa vie intérieure » [61].
Si Saint Exupéry fut tenté par le cinéma, à l’exception du film Anne-Marie, réalisé par Raymond Bernard (1935) et qui connut un grand succès populaire, aucun autre projet n’aboutit. Mais c’est précisément ce qui les rend d’autant plus intéressants : « Il faut distinguer les scénarios [sic] des scripts de films projetés à l’écran. Les premiers sont beaucoup plus intéressants à étudier, car, sous leur forme inachevée, parfois presque illisibles, et lacunaires, ils traduisent avec immédiateté les intentions subconscientes de Saint Exupéry ».
Ainsi découvre-t-on d’autres aspects insoupçonnés de sa personnalité et « Christian Janicot lui-même, dans sa Préface, souligne que l’univers d’Igor est aux antipodes de l’univers romanesque que l’on attribue à l’auteur du Petit Prince » : « L’histoire est noire, peuplée de gangsters et de prostituées, et commence dans les bas-fonds de Rio pour se poursuivre dans les soutes d’un paquebot frappé par une épidémie de peste » [62].

Dans le CD audio intitulé Saint Exupéry raconte Terre des hommes à Jean Renoir [63] (désormais indisponible, mais heureusement retranscrit par Alban Cerisier [64]), on découvre également – au cours des 67 minutes que dure l’enregistrement sonore (sur disques pour gramophone) – comment Saint Exupéry envisageait l’adaptation de Terre des hommes par le cinéaste, rencontré en 1940 sur le paquebot Siboney à bord duquel tous deux gagnaient New York.

Mais, à cette approche externe, qui consiste en la découverte de nouveaux éléments permettant une meilleure compréhension du travail de l’écrivain (étude des brouillons, nouveaux manuscrits), peut se surajouter une approche interne, à l’intérieur des textes eux-mêmes, qui révèle tout autant le travail de Saint Exupéry et la genèse de certaines de ses œuvres.
À cet égard, le rapport qu’entretient Terre des hommes avec Le Petit Prince est particulièrement éloquent et l’on ne peut que s’étonner des échos qu’on perçoit entre les deux œuvres.
Si, vers 1930, dans ses lettres à sa mère, Pierre Chevrier, Léon Werth et d’autres encore, apparaît de plus en plus fréquemment un étrange petit bonhomme qui finira peu à peu par devenir le petit prince, c’est dans Terre des hommes en revanche que préexistent la plupart des grands thèmes du Petit Prince [65] :

On y trouve le cadre commun du désert bien sûr et l’épisode de l’accident déjà évoqué. Comme le note Thierry Spas dans sa communication « Saint Exupéry ou la révélation du désert » [66], le désert représente le lieu privilégié où l’homme se retrouve face à lui-même et l’apparition soudaine d’un Berbère – à l’image du genre humain – est pareille à celle du petit prince.
Le discours du renard qui insiste sur la notion de responsabilité (« Tu es responsable de ta rose ») rejoint celui sur Guillaumet : « Sa  grandeur, c’est de se sentir responsable. Responsable de lui, du courrier, des camarades qui espèrent. [...] Responsable un peu du destin des homme, dans la mesure de son travail. [...] Être homme, c’est précisément être responsable » [67].
Enfin, il ne fait pas de doute que le « Mozart assassiné » par « la machine à emboutir » dans Terre des hommes soit un blondinet ressemblant étrangement au petit prince : « Je m’assis en face d’un couple. Entre l’homme et la femme, l’enfant, tant bien que mal, avait fait son creux, et il dormait. Mais il se retourna dans le sommeil, et son visage m’apparut sous la veilleuse. Ah ! quel adorable visage ! Il était né de ce couple-là une sorte de fruit doré. Il était né de ces lourdes hardes cette réussite de charme et de grâce. Je me penchai sur ce front lisse, sur cette douce moue des lèvres, et je me dis voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie. Les petits princes des légendes n’étaient point différents de lui protégé, entouré, cultivé, que ne saurait-il devenir ! Quand il naît par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voilà tous les jardiniers qui s’émeuvent. On isole la rose, on cultive la rose, on la favorise » [68].

Si Terre des hommes constitue la genèse du Petit Prince, celui-ci est le prolongement et la version poétique des enseignements contenus dans Terre des hommes.

Le renouveau japonais

C’est du côté du pays du soleil levant qu’est peut-être en train d’émerger l’aube d’une nouvelle génération de chercheurs et de critiques, pays où l’engouement pour Saint Exupéry – essentiellement au travers du Petit Prince – est impressionnant. Ainsi, dans la revue Labyrinthe, Masataka Ishibashi a-t-il pu titrer la communication où il s’intéresse à ce phénomène : « Qu’est-ce qui arrive au Petit Prince au Japon ? » [69].

Cette génération s’inscrit dans la continuité de la critique génétique, dans la mesure où elle se livre à un travail de traduction essentiellement philologique. En effet, depuis que Le Petit Prince – traduit en 1953 par Arô Naitô dans Le Prince de l’étoile, qui faisait jusqu’alors autorité – est tombé dans le domaine public, on assiste à une multiplication des traductions dont la vivacité relance les recherches. Haruhisa Kato, dans son ouvrage Le Petit Prince à la figure triste, se penche ainsi sur les difficultés de traduction du Petit Prince en japonais.
La controverse entre les traducteurs fait rage : comment rendre au mieux, par exemple, l’idée du « serpent boa » ? Rappelons que, lorsque le narrateur parle fort pédagogiquement du « désert du Sahara » [70], il s’agit d’un pléonasme explicatif afin que les enfants ne connaissant pas le Sahara puissent tout de même comprendre son propos ; la mention « ça représentait un serpent boa qui avalait un fauve » [71], qui ouvre le livre, utilise le même procédé de définition du boa, qu’elle assortit par ailleurs d’un dessin afin que les choses soient bien claires[72]. La traduction traditionnelle, « Uwabami », faisant référence à un serpent légendaire japonais a donc été abandonnée par les néo-traducteurs qui lui ont préféré l’équivalent de « boa ».

Il faut savoir qu’il existe en japonais deux sortes de registre de langue : un langage considéré comme enfantin et un autre réservé aux adultes. La première traduction, celle d’Arô Naitô en 1953, a été effectuée en langage enfantin, ce qui conditionne l’approche du Petit Prince : celui-ci est vu comme un conte pour enfants. Dans L’Énigme du Petit Prince, Mino Hiroshi estime que c’est à tort que l’on considère Le Petit Prince comme un livre s’adressant aux enfants et il choisit au contraire une traduction dans le registre de langage adulte.
On le sait, l’exercice de traduction n’est pas un simple exercice linguistique ; il suppose plutôt une analyse préalable de l’œuvre et une réflexion sur la perspective que l’on souhaite donner au texte à traduire : Le Petit Prince est-il un livre écrit pour les adultes ou les  enfants [73] ? Mino Hiroshi cherche par une traduction en langage adulte à déceler les significations cachées, les interprétations possibles du Petit Prince. Pour lui, les assertions du petit prince sont l’expression d’une philosophie et leur apparente simplicité dissimule, en réalité, un système de pensée complexe, qu’il entend étudier dans son prochain ouvrage à paraître, Petite encyclopédie du Petit Prince, qui concernera, nous a-t-il confié, les différents aspects du livre : son contenu, son histoire, sa genèse, son écho, sa diffusion, ses prolongements…

[à suivre...]

***

[55] AUTRAND, Michel (dir.), Œuvres complètes I et II, Paris, Gallimard, 1994-1999.
[56] VALLIERES (DES), Nathalie, Les plus beaux manuscrits de Saint Exupéry, Paris, Éditions de la Martinière, 2003.
[57] CERISIER, Alban, Dessins : Aquarelles, plumes, pastels et crayons, Paris, Gallimard, 2006.
[58] CERISIER, Alban, Manon danseuse et autres textes inédits, Paris, Gallimard, 2007.
[59] GUENO, Jean-Pierre, La mémoire du Petit Prince : Antoine de Saint Exupéry, Le journal d’une vie, 2010.
[60] AGAY (d’), Frédéric (dir.), Album, Paris, Gallimard, 1996 (documents réunis et présentés par Frédéric d’Agay).
[61] BOUNIN, Paule, « L’oeuvre cinématographique de Saint Exupéry », in Études littéraires, vol. 33, N° 2, 2001, pp 113-124.
[62] JANICOT, Christian, Anthologie du cinéma invisible, Paris, Arte éditions – Éditions Jean-Michel Place, 1995, p. 8.
[63] Saint Exupéry raconte Terre des hommes à Jean Renoir, Gallimard, 1999
[64] CERISIER, Alban, Cher Jean Renoir : Projet de film enregistré en 1941 d’après « Terre des hommes », Paris, Gallimard, 1999.
[65] CorrespondanceLettre à Sylvie Hamilton »), in Œuvres complètes II, Paris, Gallimard, 1999, pp. 928 et 929.
[66] GRAVE, Jaël (dir.), L’imaginaire du désert au XXème siècle, Paris, L’Harmattan, 2009.
[67] Terre des hommes (chapitre II-2), in Œuvres complètes I, Paris, Gallimard, 1994, p. 196
[68] Terre des hommes (chapitre VIII-4), in Œuvres complètes I, Paris, Gallimard, 1994, p. 284. Nous soulignons.
[69] ISHIBASHI, Masataka, « Qu’est-ce qui arrive au Petit Prince au Japon ? », in Labyrinthe, N° 31, 2008.
[70] Le Petit Prince (chapitre II), in Œuvres complètes II, Paris, Gallimard, 1999, p. 237.
[71] Le Petit Prince (chapitre I), in Œuvres complètes II, Paris, Gallimard, 1999, p. 235.
[72] GALEMBERT (de), Laurent, Le sacré et son expression chez Saint Exupéry, Lille III, A.N.R.T., 2006, p.227.
[73] GALEMBERT (de), Laurent, La grandeur du Petit Prince, approche générique, Le Manuscrit, Paris, 2002.

About Laurent de Galembert

Laurent de Galembert est professeur agrégé et docteur ès lettres. Il a consacré sa thèse de doctorat au sacré et à son expression chez Saint Exupéry. Il enseigne actuellement au lycée de l’Hautil et dans le supérieur (Val d’Oise).

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