Les images interposées : le démoniaque et le paradisiaque dans Pilote de Guerre 5/6

Images apocalyptiques: dans le territoire bleu de l’enfance [2]

Dans les passages où le narrateur situe son ancienne gouvernante devenue son interlocutrice, le rythme de la narration paraît modifié : malgré la vitesse de l’avion et des tirs, il sent la tranquillité d’un ciel qui est au-dessus des attaques, d’un ciel qui semble être pris de ses souvenirs d’enfance. Et cela peut être observé par les phrases courtes, les points d’exclamation, les points de suspensions et par les mots qui nous renvoient à un regard plus contemplatif : “merveilleusement, extraordinaire, profond”.

En fait, nous pouvons noter que l’aviateur s’émerveille de contempler ce paysage qui apparaît en pleine guerre, comme s’il son regard était toujours celui du collégien du début du livre. Et encore sous la même perspective, il raconte le coup des balles qui touchent son avion tandis qu’il “dialogue” avec sa tendre Paula dans ses digressions où il utilise un langage enfantin :  “Ça c’est um jeu nouveau, Paula ! Un coup de pied à droite, un coup de pied à gauche, on déroute le tir.” (p.183)

Dans cette citation, le narrateur relate des faits comme s’il était en train de jouer, ce qui peut être vérifié par la manière dont il évite les tirs, en nous donnant l’impression de créer un mouvement par-ci et par-là, tel qu’un enfant dans sa balançoire. Dans le chapitre suivant, il continue à employer la même langage, car il affirme entrer dans la danse d’un groupe de jongleurs qui envoie des dizaines de milliers de bulles d’or. Il  atténue donc (et en même temps il ironise) les attaques ennemies, comme s’il participait à un jeu d’enfants.

Ensuite, il rappelle à Paula un jeu de son enfance qu’elle n’avait pas connu, lorsque, les jours de pluie, lui, son frère et ses sœurs  jouaient au “Chevalier Aklin”. Il lui rappelle aussi qu’il avait le rôle d’un chevalier de contes de fées qui lutte contre de terribles obstacles jusqu’à arriver à un château enchanté, au sein d’une plaine bleue. Alors le narrateur fait revivre le jeu comme un personnage de contes de fées, car il déclare marcher vers son château de feu, au sein d’une plaine bleue.

En outre, le narrateur se sert d’une autre image apocalyptique : une métaphore animale pour caractériser les caravanes qui se mettent en mouvement comme des moutons perdus, sans avoir un berger à même de leur montrer le chemin : “Et ces moutons s’en vont dans un formidable tintamarre de matériel mécanique.” (p. 166). Avec cela, il critique les ordres absurdes donnés par un État qui se perd dans ses propres mouvements et qui sacrifie la vie de personnes innocentes, representées ici par des animaux dociles, destinés au sacrifice.

Dans ce sens, une autre métaphore biblique répresentative des images apocalyptiques surgit : nous sommes les membres d’un même corps, c’est-à-dire, nous faison partie de la même communauté. Alors, appuyé sur l’acte chrétien symbolique de partager le pain, Saint-Exupéry décrit un repas où un fermier distribue le pain à quelques personnes qui sont autour de la table, et il conclut : “Je suis d’eux, comme ils sont de moi. Lorsque mon fermier a distribué le pain, il n’a rien donné. Il a partagé et échangé. Le même blé, en nous, a circulé” (p.208). De cette façon, il affirme que le pain rassemble les gens dans une vraie communauté, comme dans les célébrations chrétiennes : le pain eucharistique unit l’Eglise, corps mystique du Christ avec les fidèles.

Le narrateur se réfère à ce thème plusieurs fois tout au long du texte, afin de mettre en évidence la nécessité de créer des liens, d’appartenir à la communauté des hommes. Il s’agit peut-être d’une tentative de trouver une solution aux conflits de l’époque, lesquels constituaient une menace pour la fraternité humaine.

Enfin, les images apocalyptiques apparaissent dans cette œuvre  par les métaphores bibliques, par les réflexions humaines et, surtout, par les souvenirs d’enfance.

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