Les images interposées : le démoniaque et le paradisiaque dans Pilote de Guerre 4/6

Images apocalyptiques: dans le territoire bleu de l’enfance [1]

Si, d’une part, le narrateur de Pilote de Guerre dispose de nombreuses images démoniaques, nous observons aussi que, pour lui, le surgissement des images apocalyptiques semble être la seule possibilité d’évasion de la guerre. Antoine de Saint-Exupéry prend un regard rétrospectif, puisque, contrairement aux images chaotiques, il cherche les images du monde idéal dans le territoire de son enfance : “Je remontais dans ma mémoire jusqu’à l’enfance pour retrouver le sentiment d’une protection souveraine.” (p.186).

En ce sens, nous pouvons vérifier certaines de ces références dans le premier chapitre de l’œuvre , car, le narrateur, avant de se lancer dans sa mission de guerre, cherche refuge dans ses souvenirs d’écolier :

Sans doute je rêve. Je suis au collège. J’ai quinze ans. [...] Une branche d’arbre oscille doucement dans le soleil. Je regarde longtemps. Je suis un élève dissipé… j’éprouve du plaisir à goûter ce soleil, comme à savourer cette odeur enfantine de pupitre, de craie, de tableau noir. Je m’enferme avec tant de joie dans cette enfance bien protégée. (p.113)

Selon Frye, en ce qui concerne au monde végétal, des figures comme le jardin, la ferme, la fôret et le parc peuvent être classées en images apocalyptiques. Donc, il convient de remarquer dans cet extrait la constitution d’un scénario où les éléments de la nature, comme le soleil et l’arbre, suscitent un sentiment de ce qui est souhaitable pour les humains, autrement dit, le bonheur enfantin.

Le narrateur, qui d’abord examine les circonstances avec le regard d’un jeune garçon, brusquement, sur la page suivante, change la perspective et remarque que certains éléments scolaires, tels la regle, l’équerre, le compas, sont adoptés comme outils pour triompher sur les ennemis.

Cette technique d’oscillation entre le regard d’un garçon et le regard d’un adulte est récurrente en Pilote de Guerre : au milieu des images démoniaques et sous le coup des attaques ennemies, le narrateur évoque les événements de l’enfance. Le texte est erratique et entrecoupé car il mélange les faits de guerre et les souvenirs d’enfance.

Au début du XIXe  chapitre, il y a la description d’un vol de reconnaissance lorsque l’avion piloté par l’auteur se trouve dans la ligne de mire de l’armée allemande. Le narrateur décrit cette situation menaçante, puis soudain il se tourne vers son enfance et commence à raconter ses souvenirs de petit garçon. Le principal souvenir est celui de la gouvernante Paula, à laquelle il consacre quelques pages.

Il est intéressant de mentionner qu’il ne se concentre pas sur le discours d’un des ses camarades, lequel l’avertit d’une possible attaque, parce que le narrateur est dans une longue digression, comme s’il dialoguait avec son ancienne nourrice :

Paula, on ne me tire dessus! [...] Mais sous mon nuage le monde n’est pas noirâtre comme je croyais le pressentir : il est bleu. Merveilleusement bleu. C’est l’heure du crépuscule, et la plaine est bleue. Par endroits il pleut. Bleue de pluie… (p.182)

Ainsi, même entre les attaques des allemands, le narrateur ne visualise que sa gouvernante, en contemplant le ciel où il vole, et pour cette raison il répète le « bleu », en contraste avec le rouge des coups de feu et des flammes de la ville incendiée. Et il va insister sur cette couleur qui symbolise l’infini et invite au rêve et à l’évasion spirituelle : “Il est tellement extraordinaire ! Cette couleur est si profonde. Et ces arbres fruitiers, ces pruniers peut-être, qui défilent. Je suis entré dans ce paysage.” (p.183)

Dans les passages où le narrateur situe son ancienne gouvernante devenue son interlocutrice, le rythme de la narration paraît modifié : malgré la vitesse de l’avion et des tirs, il sent la tranquillité d’un ciel qui est au-dessus des attaques, d’un ciel qui semble être pris de ses souvenirs d’enfance. Et cela peut être observé par les phrases courtes, les points d’exclamation, les points de suspensions et par les mots qui nous renvoient à un regard plus contemplatif : “merveilleusement, extraordinaire, profond”.

En fait, nous pouvons noter que l’aviateur s’émerveille de contempler ce paysage qui apparaît en pleine guerre, comme s’il son regard était toujours celui du collégien du début du livre. Et encore sous la même perspective, il raconte le coup des balles qui touchent son avion tandis qu’il “dialogue” avec sa tendre Paula dans ses digressions où il utilise un langage enfantin :  “Ça c’est um jeu nouveau, Paula ! Un coup de pied à droite, un coup de pied à gauche, on déroute le tir.” (p.183)

Dans cette citation, le narrateur relate des faits comme s’il était en train de jouer, ce qui peut être vérifié par la manière dont il évite les tirs, en nous donnant l’impression de créer un mouvement par-ci et par-là, tel qu’un enfant dans sa balançoire. Dans le chapitre suivant, il continue à employer la même langage, car il affirme entrer dans la danse d’un groupe de jongleurs qui envoie des dizaines de milliers de bulles d’or. Il  atténue donc (et en même temps il ironise) les attaques ennemies, comme s’il participait à un jeu d’enfants.

Ensuite, il rappelle à Paula un jeu de son enfance qu’elle n’avait pas connu, lorsque, les jours de pluie, lui, son frère et ses sœurs  jouaient au “Chevalier Aklin”. Il lui rappelle aussi qu’il avait le rôle d’un chevalier de contes de fées qui lutte contre de terribles obstacles jusqu’à arriver à un château enchanté, au sein d’une plaine bleue. Alors le narrateur fait revivre le jeu comme un personnage de contes de fées, car il déclare marcher vers son château de feu, au sein d’une plaine bleue.

En outre, le narrateur se sert d’une autre image apocalyptique : une métaphore animale pour caractériser les caravanes qui se mettent en mouvement comme des moutons perdus, sans avoir un berger à même de leur montrer le chemin : “Et ces moutons s’en vont dans un formidable tintamarre de matériel mécanique.” (p. 166). Avec cela, il critique les ordres absurdes donnés par un État qui se perd dans ses propres mouvements et qui sacrifie la vie de personnes innocentes, representées ici par des animaux dociles, destinés au sacrifice.

Dans ce sens, une autre métaphore biblique répresentative des images apocalyptiques surgit : nous sommes les membres d’un même corps, c’est-à-dire, nous faison partie de la même communauté. Alors, appuyé sur l’acte chrétien symbolique de partager le pain, Saint-Exupéry décrit un repas où un fermier distribue le pain à quelques personnes qui sont autour de la table, et il conclut : “Je suis d’eux, comme ils sont de moi. Lorsque mon fermier a distribué le pain, il n’a rien donné. Il a partagé et échangé. Le même blé, en nous, a circulé” (p.208). De cette façon, il affirme que le pain rassemble les gens dans une vraie communauté, comme dans les célébrations chrétiennes : le pain eucharistique unit l’Eglise, corps mystique du Christ avec les fidèles.

Le narrateur se réfère à ce thème plusieurs fois tout au long du texte, afin de mettre en évidence la nécessité de créer des liens, d’appartenir à la communauté des hommes. Il s’agit peut-être d’une tentative de trouver une solution aux conflits de l’époque, lesquels constituaient une menace pour la fraternité humaine.

Enfin, les images apocalyptiques apparaissent dans cette œuvre  par les métaphores bibliques, par les réflexions humaines et, surtout, par les souvenirs d’enfance.

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