Les images interposées : le démoniaque et le paradisiaque dans Pilote de Guerre 2/6

Images démoniaques : le rouge chaotique de la guerre [1]

Les images démoniaques évoquent le monde du cauchemar, l’enfer existentiel, c’est-à- dire, ce qui n’est pas souhaité par les humains. Dans Pilote de Guerre, nous pouvons observer la prédominance de cette catégorie d’images de la douleur et de la souffrance, laquelle est engendrée par l’univers démoniaque de la guerre. Northrop Frye associe à ce monde les images de la torture, des ruines, de la captivité, de la douleur et notamment de la confusion. Et c’est justement autour de cette idée de chaos et de désordre que le texte de Saint-Exupéry semble avoir été construit.

Dès les premières pages du livre, le narrateur, le capitaine Saint-Exupéry, raconte que beaucoup de paysans ont quitté leurs maisons et partirent vers le Sud de la France: “C’est un été qui se détraque. Un été en panne… J’ai vu des batteuses abandonnées. Des faucheuses-lieuses abandonnées. Dans les fossés des routes, des voitures en panne abandonnés. Des villages abandonnés.”[1]

Dans ce passage, nous voyons que l’auteur se sert de la figure de l’épistrophe, car il y a une répetition du mot “abandonné” à la fin de chaque phrase. Et cette affirmation nous donne l’impression d’avoir été choisie délibérément, afin d’accentuer l’abandon que la guerre provoque, en contradiction avec la période d’été favorable à la récolte.

Une fois encore, dans le paragraphe suivant, le narrateur, en employant une métaphore, déclare qu’une image absurde s’empare brusquement de lui, ce qui nous fait retrouver l’idée d’un été détérioré:

Celle des horloges en panne. De toutes les horloges en panne. Horloges des églises de village. Horloges des gares. Pendules de cheminée des maisons vides. Et, dans cette devanture d’horloger enfui, cet ossuaire de pendules mortes. La guerre… on ne remonte plus les pendules. [...] Et l’on meurt en été… (p.116)

Dans cet extrait, le narrateur s’appuie à nouveau sur la répétition pour transmettre au lecteur l’image qui envahit la pensée, celle des horloges cassées qui ne correspondent pas au temps réel, justement pour construire l’image de l’absurde, parce qu’en temps de guerre, c’est comme si le temps chronos de la routine était affecté.

Ainsi, en construisant cette image absurde, laquelle est constituée par des horloges dont les aiguilles ne sont pas en mesure d’enregistrer le temps chronos séquentiel, nous pouvons noter que le monde est en plein désarroi, ni le temps ni l’espace n’ont plus de sens. Par ailleurs, c’est comme s’il y avait la personnification de ces objets qui semblent prendre la forme d’un squelette humain, vu que l’auteur se rapporte à un “ossuaire de pendules mortes”.

Il faut souligner que cette situation désolante se situe dans une saison déterminée de l’année : l’été, la période où la majorité des plantes piortent fruit. Généralement, l’été est utilisé comme une métaphore d’un cycle heureux et prospère. Cependant, les images de l’abandon et du temps désordonné nous renvoient à un scénario de désordre et de mort, contrairement à cette période prometteuse. Ce aui justifie l’affirmation  : l’été on meurt, car ces images suggèrent une interruption de la vie.

Ensuite, nous trouvons le regard du narrateur, de l’intérieur d’un avion, capable d’atteindre et d’enregistrer la souffrance provoquée par l’invasion allemande dans le territoire français. Au cours de cet exode, il trace au lecteur le panorama de la dévastation dans les communautés atteintes par l’invasion ennemie, en particulier la ville d’Arras. Après l’abandon, les personnes se mettent en mouvement, dans une marche désordonnée : “Embouteillage de routes, incendies, matériels épars, villages écrasés, pagaille… immense pagaille. [...] Nous retournons à une sorte de barbarie délabrée. Tout se décompose là en bas !” (p.161-162).

Dans ce petit fragment, l’auteur opte pour une gradation, car il y a une distribution progressive d’un certain nombre d’éléments jusqu’au climax, c’est-à-dire la situation déplorable de confusion et du délaissement. Donc, le temps est désorganisé et de la même façon la disposition des choses dans l’espace révèle le manque de sens. Du haut du ciel, le narrateur nous donne l’idée de la petitesse de l’être humain qui fuit la persécution des ennemis, parce que, d’après lui-même, de son avion il observe les hommes comme “des infusoires sur une lamelle de microscope”. (p.157)

Cette métaphore qui compare l’homme aux animaux microscopiques n’est pas méprisante à l’égard des paysans. Elle veut montrer la façon dont l’ennemi voit ces cibles, de dimensions si réduites : “L’ennemi a reconnu une évidence, et il l’exploite. Les hommes occupent peu de place dans l’immensité des terres.” (p. 153).

De la même façon, en utilisant une métaphore animale, le narrateur reprend la pensée selon laquelle l’être humain devient insignifiant en temps de guerre : “On avait donné dans le Nord un grand coup de pied dans la fourmilière, et les fourmis s’en allaient.” (p.163). Si les fourmis sont connues comme des insectes sociaux par la capacité de s’organiser en groupes, ici, à l’inverse, l’accent porte sur les conséquences du coup que ces minuscules insectes reçoivent : la dispersion.

En outre, le capitaine Exupéry dit encore que, dans les mains ennemis, les villages, autrefois nœud de relations, sont tout simplement un “nid à rats” (p.153) ; et les paysans se transforment en “parasites et vermines” (p.167). Ainsi, l’auteur nous propose quelques comparaisons pour nous faire comprendre la façon misérable dont est perçue cette population, comparée a “infusoires, fourmis, rats, parasites et vermines”. Ce sont des élements qui peuvent être associés aux caractéristiques des images démoniaques, car elles constituent le panorama de la décomposition indiqué par Frye.

(à suivre)


[1] Pilote de guerre, in œuvres Complètes II, p.116. (A partir de ce moment, nous allons mentionner seulement les pages des citations).

FRYE, Northrop. Anatomia da Crítica. São Paulo, Editora Cultrix, 1973.

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