Tina, un chapitre inachevé (2/3)

Rufino Luro Cambaceres, Julio Aloys (responsable de l’aéroplace de Puerto San Julián), Antoine de Saint-Exupéry et des enfants argentins

Entre 1935 et 1936, Saint-Exupéry envoie une lettre à Rufino Luro Cambaceres où il montre son état d’esprit et lui ouvre son cœur afin de lui expliquer pourquoi il n’avait pas répondu à ces précédents courriers. La lettre n’a pas de date mais nous pouvons l’estimer car il indique son adresse à Paris.

Nous connaissons tous le don de Saint-Exupéry et sa capacité à exprimer les sentiments les plus intimes de l´être humain, en particulier dans ses correspondances. Quatre ou cinq ans se sont écoulés depuis son départ mais nous pouvons percevoir tous les meilleurs souvenirs qu’il garde de l’Argentine : son travail sur la Ligne, la fraternité qu’il a ressentie auprès de ses collègues, les grands espaces… Saint-Exupéry finit sa lettre en expliquant à son ami que le temps a fait son travail et qu’il n’éprouve plus, quand il songe à toutes ces choses, qu’une « douce mélancolie.”

Voici la lettre à Rufino Luro Cambaceres.
(Collection Oscar Rimondi - Museo Nacional de Aeronautica Argentina)
Elle diffère sur de nombreux points de celle publiée dans la Pléiade (Tome I, p. 867 et 868).

Mon cher Luro,

Je viens de recevoir votre lettre. Elle me touche comme tant d’autres auxquelles je n’ai pas répondu… Et je vous dois bien là-dessus quelques explications ainsi qu’à mes autres amis d’Argentine. Maintenant que tous ces souvenirs sont lointains et un peu apaisés et un peu moins amers, je puis en parler sans déchirement.

Car voyez vous Luro mon départ d’Argentine et de l’Aeroposta Argentina m’a été bien plus dur et m’a bien plus peiné que vous ne sauriez l’imaginer. Il n’y a point de périodes de ma vie que je préfère à celle que j’ai vécue parmi vous. Il n’y a point de camaraderie qui m’ait paru plus saine que la votre. Quand l’Aéropostale d’à côté était perdue d’intrigues particulières, nous vivions dans la paix.

Je ne sais pas si j’ai été pour quelque chose dans cette absence de petits drames humains et de discussions inutiles, ou si elle n’était due qu’à votre santé morale et à votre jeunesse de cœur, mais je sais bien que j’y tenais de toutes mes forces et que jamais vous ne m’avez déçu.

Et puis il y a tous les souvenirs du travail commun, les voyages dans le Sud, la construction de la ligne, les vents de Comodoro, les fatigues, les inquiétudes et les joies que j’ai partagées avec vous. Enfin, voyez vous Luro, je m’etais à la longue, un peu senti chez moi dans votre Argentine. Je me sentais un peu votre frère et je pensais pouvoir vivre longtemps au milieu de votre jeunesse si généreuse.

Puis brusquement j’ai dû vous quitter et cela m’a beaucoup serré le cœur. Et je suis tombé, en rentrant, dans une Aéropostale tourmentée, noyée dans les intrigues d’une politique confuse, et injuste. J’ai bien senti que je ne retrouverais pas la paix que j’avais perdue. Et alors, voyez vous, aussi inexplicable que cela puisse vous paraître, j’ai essayé de ne plus trop me souvenir. Lorsque je recevais une lettre de vous, je revoyais avec tant de netteté vos grands espaces libres du sud que cela me faisait du mal. Lorsque je recevais une lettre d’Artigau, je me revoyais au petit jour avec lui sur le terrain de Pacheco, à l’heure du courrier d’Asunción et cela aussi me rendait les jours présents plus amers. Non seulement j’éprouvais une sorte d’impossibilité physique absolue à répondre, mais encore j’avais beaucoup de mal à décacheter ces enveloppes et à rentrer dans mes souvenirs. Si un homme aime sans espoir une femme très belle il doit, pour vivre en paix, déchirer ses photographies… c’est un peu ce que je faisais.

Je vous raconte tout cela tout simplement maintenant que les années ont passé et que je n’éprouve plus, lorsque je songe à toutes ces choses, qu’une amicale mélancolie… J’oublie peu à peu les mauvaises heures du départ et ne me souviens plus que de celles qui étaient belles. Et je suis heureux de pouvoir enfin vous écrire et de vous remercier enfin de tout ce que l’Argentine m ́a donné.

Croyez mon cher Luro à une amitié qu’était et reste si profonde. Croyez que je serai heureux d’avoir parfois de vos nouvelles et que je répondrai toujours.

Saint Exupéry
5, rue de Chanaleilles  Paris
[entre 1934-1936]

Prof. Clara Rivero, Tina, un chapitre inachevé (2/3), à suivre…

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